Au commencement de cet exercice, je m’en rends compte, il y avait plus de rigueur. J’étais capable de citer un livre et m’y tenais tant bien que mal. Les choses se sont relâchées avec Faulkner. À présent que j’aborde Hemingway, rien ne va plus. Je ne sais plus par quoi j’ai commencé. Ni quel ouvrage m’a marqué davantage que les autres. Sans doute les nouvelles, mais je ne le jurerais pas. Peut-être Le Vieil Homme et la Mer pour la beauté de l’écriture. À moins que ce ne soit Le soleil se lève aussi.
C’est Ernest Hemingway lui-même qui brouille ma mémoire. L’image de l’homme se plaçant devant l’œuvre. Sa présence physique reléguant l’écriture au second plan, ou du moins s’imposant comme une entité indissociable. Quant à moi, aucune de ses phrases n’est sortie d’un livre, mais uniquement de sa propre bouche, et ses lèvres remuaient au milieu de son visage.
Bien souvent, j’ai été confronté à cet étrange phénomène. De temps en temps, la plupart de mes auteurs préférés m’apparaissent au cours de mes lectures, mais jamais plus de quelques minutes, au contraire de Hemingway qui reste présent du début à la fin : il n’est plus tout jeune, son torse est bronzé, ses mains rugueuses. Il a pris du poids mais conserve un certain charme. Sa voix est agréable. Je peux sentir l’odeur de sa transpiration. Mais par là, je ne veux pas dire que nous sommes proches. Je ne rapporte ici qu’une manifestation troublante des pouvoirs de la littérature. On a compris que nos rapports s’en tiennent à de sévères limites. Même s’il était une jolie femme, je ne pourrais rien faire avec.
Il est donc là. Un homme d’un mètre quatre-vingt-trois, pesant plus de cent kilos, le « Byron américain ». Il est là comme il semble avoir été partout, comme s’il voulait assurer le service après-vente et n’en laisser le soin à personne d’autre.
Vous voyez comme c’est ? On n’est jamais très gentil avec lui, on ne peut s’empêcher de lui lancer quelques piques car on ne lui pardonne pas vraiment son côté fanfaron, grande gueule, son côté « ôte-toi de là que je m’y mette », narcisso-exhibitionniste, alors qu’il n’offre en échange qu’une œuvre assez limitée : une cinquantaine de nouvelles et six romans dont trois ne sont pas des chefs-d’œuvre.
Cependant, être un écrivain, physiquement, n’est pas une chose facile. Être un bon écrivain ne vous assure pas une place de choix parmi les vivants.
Heureusement, rien n’oblige à tâter de la pêche au gros, de la corrida, de la chasse aux fauves ou de la guerre. Rien n’oblige à monter sur un ring quand il y a des salons garnis de fauteuils pour s’expliquer. Hemingway était un rustre. « En avoir ou pas » était tout ce qui lui importait. Résultat ?
Enfant, il tombe avec un bâton qui s’enfonce dans sa gorge et lui arrache les amygdales ; se plante un hameçon dans le dos. 1915-1917 : blessures à la boxe ; blessures au football. 1918 : fracasse une vitrine d’un coup de poing. 08/07/1918 : commotion cérébrale et blessure par obus de mortier et mitrailleuse. 06/1920 : se taillade les pieds en marchant sur du verre. 07/1920 : tombe sur un taquet dans un bateau, ce qui provoque une hémorragie interne. 04/1922 : brûlures provoquées par l’explosion d’un chauffe-eau. 09/1925 : se déchire le ligament du pied droit. 12/1927 : blessure à l’œil droit. 03/1928 : se fait tomber un vasistas sur le front, points de suture. 10/1929 : se déchire un muscle de l’aine. 05/1930 : se coupe l’index droit sur un punching-ball. 08/1930 : visage et membres lacérés à cause d’un cheval emballé. 11/1930 : se casse le bras droit dans un accident de voiture. 04/1935 : se tire une balle dans les jambes en harponnant un requin. 02/1936 : se casse le gros orteil en donnant un coup de pied dans une clôture fermée à clef. 1937 : passe le pied à travers le miroir. 08/1938 : s’égratigne la pupille de l’œil gauche. 05/1944 : deuxième commotion quand sa voiture heurte une citerne pendant le black-out. 08/1944 : troisième commotion en sautant d’une moto dans un fossé, se met à voir double et souffre d’impuissance. 06/1945 : sa voiture fait un tonneau, sa tête heurte le rétroviseur, se blesse au genou. 09/1949 : sévèrement griffé en jouant avec un lion. 07/1950 : quatrième commotion, s’entaille le crâne en tombant sur le bateau. 10/1953 : s’entaille le visage et se foule une épaule, en tombant d’une voiture. 01/1954 : deux accidents d’avion en Afrique, cinquième commotion, fracture du crâne, hémorragie interne, paralysie du sphincter, deux disques de la colonne vertébrale fêlés, foie, rein droit et rate éclatés, bras droit et épaule droite démis, brûlures au premier degré. 01/1954 : graves brûlures en combattant le feu. 10/1958 : cheville foulée, se déchire le ligament du talon en escaladant une clôture. 07/1959 : sa voiture quitte la route près de Burgos. 02/07/1961 : armé d’un fusil Boss calibre douze, il place l’extrémité du canon dans sa bouche et se fait sauter la cervelle. (Selon une autre source, il appuie le canon contre son front et se fait entièrement sauter la boîte crânienne.)
Bref. On doit admettre que s’il en rajoutait, Hemingway payait tout de même de sa personne. Son corps attirait les ennuis, expérimentait le monde par un contact quasi permanent. La douleur en manière d’exercice de style.
On reproche à Hemingway d’avoir joué à être Hemingway, de s’être caricaturé lui-même à partir des années trente. Des écrivains comme Saul Bellow ou Norman Mailer se sont chargés de lui infliger la correction qu’il méritait.
Aujourd’hui, davantage encore qu’hier, son attitude fait sourire ou grimacer. L’image de la virilité, si elle a jamais pâmé les foules, n’attire plus grand monde (sauf la lutte gréco-romaine qui permet des attouchements pervers).
On sait, cependant, que les choses n’étaient pas si simples. Descendre dans l’arène, monter sur un ring, faire la guerre ne sont pas forcément des occupations d’inconscients. À moins de n’avoir peur de rien, d’être une de ces espèces de têtes brûlées qui risquent leur vie sans même s’en rendre compte, le courage se paye au prix fort. Hemingway avait peur. « Depuis la nuit du 8 juillet 1918 [celle de sa blessure], date à laquelle j’ai découvert que ça aussi c’était du vent, je n’ai jamais été un “dur” du tout. » À quoi Maurice-Edgar Coindreau ajoutait qu’il était un faux costaud qui fanfaronne parce qu’il a peur du noir.
On ne doute pas que M. -E. Coindreau soit un vrai costaud. Qu’il passait en courant devant Hemingway pour tailler les toros en pièces ou essuyer une pluie de mortiers. Qu’il s’avançait dans le noir avec le sourire aux lèvres. On ne peut pas lui expliquer la tendresse que l’on finit par éprouver pour les faux durs, ni d’une manière générale pour certaines faiblesses humaines. D’autant qu’Hemingway, si l’on en juge par la liste des retours de manivelle, ne s’est pas contenté de plastronner devant l’épreuve : même s’il tremblait, s’il traversait son « crépuscule tragique » comme le souligne Maurice-Edgar (qui renchérit : « S’il veut vraiment nous montrer sa bravoure, qu’il tue ce double géant qui l’accompagne comme une ombre fatale »), même s’il n’était plus qu’un « grognard fatigué », il donnait plus souvent qu’à son tour. De quelque point de vue qu’on la considère, la virilité est un fardeau.
« En avoir ou pas », cependant, appliqué au domaine de la littérature, peut donner de bonnes choses : en particulier une certaine sécheresse qui peut rendre une atmosphère respirable et dégager une vision. Apprendre dans une arène, de la bouche d’un Antonio Ordoñez, qu’il est facile de donner l’illusion de l’émotion, mais qu’un torero digne de ce nom ne se prêtera jamais à de telles pratiques, voilà le genre de déclaration qui devait prendre un sens particulier en tombant dans l’oreille d’un écrivain. Écrire comme l’on manie la muleta : avec une précision absolue et sans artifices.
Admettons qu’avec l’âge Hemingway ne se soit pas bonifié. Qu’il ait épuisé en quelques nouvelles, et dès ses premiers romans, à peu près tous les thèmes de son œuvre (l’échec, la peur, le néant, que l’on peut résumer par le credo du garçon de café de la nouvelle Un endroit propre et bien éclairé : « Notre nada qui êtes au nada, nada soit votre nom et nada votre règne, comme nada votre volonté… »). Reste l’écriture, le fameux style « maigre », télégraphique, elliptique, que l’on a si souvent copié après lui. Je ne sais plus qui le comparait à une feuille réduite à ses nervures, mais cette image est la plus juste que l’on puisse proposer.
Comme beaucoup d’écrivains, j’ai passé de longues heures à étudier ce style à la loupe, essayant de comprendre comment l’on arrivait à une telle acuité, à une telle concision, en évitant le moindre ornement. Comment, pour reprendre une indication de Hemingway, on décrivait un iceberg tout entier en n’en montrant que la pointe émergée.
Et ne serait-ce que pour cela (et pour l’initiation de Nick Adams), Hemingway demeure un grand professeur. « Je cherchais alors, déclare-t-il, à traduire les petits faits qu’on ne remarque pas et qui constituent les émotions, comme la manière de jeter son gant sans regarder où il tombe, le grincement de la résine sous les semelles d’un athlète. (…) Ce sont des choses qui vous émeuvent avant que vous sachiez le fond de l’histoire. »
Il est un grand professeur parce qu’il ne vous lâche pas. Il est celui à qui on ne la fait pas. À quoi bon se servir d’artifices quand il les désignera au premier coup d’œil ? Avant Godard, le travelling est déjà une question de morale, le choix d’un adjectif relève d’une éthique, la concision de la langue est une affaire d’honneur.
Ses dérives, ses entorses à un code, ses glissements vers la caricature, Hemingway les a soldés un beau matin d’un coup de fusil de chasse. En ce qui me concerne, l’affaire est classée. S’il subsistait la moindre réticence, il suffirait de relire quelques nouvelles, par exemple celles qui sont réunies dans Le gagnant ne gagne rien, pour que le soleil se mette de nouveau à briller.